(non, ce n'est pas une fake news)
Accent grave et regard aigu, pour penser le monde à partir des mots. Le dernier vendredi du mois : quelques pépites de langue, de comm et autres réflexions sur les mots de notre époque.
Bienvenue dans cette troisième édition d’Accent grave (mais pas trop) ! Cette newsletter est pensée avant tout pour les professionnel·les de la comm, mais elle pourra aussi intéresser les curieux et curieuses, les mordu·es de langue française, les "littéraires" au sens très large. Toujours preneuse de vos retours 😉
Or donc, sans plus attendre, au sommaire ce dernier vendredi d’avril :
Le mot du mois : bourgeois gaze
“Ces mots qui changent notre perception du monde…” vraiment ?
Un vaccin contre les fake news ? (non, ce n'est pas une fake news)
Moins de dashboard, plus de Flaubert : la littérature, levier de performance marketing ?
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Il y a quelques semaines, le journaliste Rob Grams a sorti un livre intitulé : Bourgeois Gaze : la domination de classe au cinéma.
(Gaze comme “regard” en anglais, et pas comme gaze en français, hein. Le bourgeois gaze est en cela le petit cousin du male gaze, théorisé par la critique Laura Mulvey).
Sa thèse : en gros, les trois quarts des personnages que l'on voit dans le cinéma français sont issus de milieux sociaux aisés. La bourgeoisie y est présentée comme une sorte de norme universelle. Quant au quart restant, il est filmé avec un point de vue bourgeois qui transpire la méconnaissance et le mépris de classe, qu’il s’agisse du monde agricole, des “jeunes de banlieue” ou de la province.
La vertu de ce concept, c’est de nous rappeler que tout point de vue est situé, et que contrairement à ce qu’on voudrait croire la caméra ne regarde pas le monde de nulle part : elle le scrute vraisemblablement depuis un appartement haussmannien, avec un verre de vin biodynamique à la main.
Attention, il ne s’agit pas d’une condamnation (même si on comprend à la lecture que Rob Grams déteste viscéralement Vincent Lindon) : “Un film bourgeois gaze n’est pas “mauvais”, précise l’auteur. Mais l'omniprésence d'un regard bourgeois qui se pense universel nous prive d'autres visions du monde, de la richesse du réel vécu par les autres catégories sociales.”
Posez-vous la question la prochaine fois que vous regarderez un film français !
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Gökotta : art de se lever tôt pour entendre chanter les premiers oiseaux (suédois).
Waldeinsamkeit : sentiment de solitude paisible que l’on ressent dans une forêt (allemand).
Yoonseul : reflet scintillant de la lumière sur une surface (coréen).
Tous ces mots font partie d’un joli carrousel de Quentin Travaillé, intitulé “Ces mots qui changent notre perception du monde (et qui n’existent pas en français)”. Relayé récemment sur LinkedIn, il y a remporté un joli succès.
Caroussel de Quentin repimpé par mes soins
Et en effet, on a envie d’y croire : ces mots sont si poétiques, sans parler des réalités qu’ils désignent ! Ne sont-ils pas une invitation à tourner notre regard vers la nature ?
Avec à la clé, l’idée que nous avons perdu notre capacité d’émerveillement, notre attention au sensible, et que l’invention de mots pour nommer la fragile beauté du réel nous permettrait de mieux cohabiter avec notre environnement.
Alors... vrai ou pas ?
Ce qui sous-tend cette pensée, c’est la vieille hypothèse linguistique de Sapir-Whorf (Whorf étant le disciple de Sapir, et tous deux étant linguistes) : selon eux, nos idées et concepts naissent de notre système linguistique, et non l’inverse. “Nous découpons la nature, écrit Whorf en 1940, selon les tracés que notre langue a dessinés sur elle. Le monde se présente à nous sous la forme d’un flux kaléidoscopique d’impressions qui doit être organisé par nos esprits, c’est-à-dire en grande partie par nos systèmes linguistiques mentaux.”
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