#Fév2026 | Storytellers are the new dev

Ou la revanche des littéraires ?

Accent grave (mais pas trop)
7 min ⋅ 27/02/2026

Accent grave et regard aigu, pour penser le monde à partir des mots. Le dernier vendredi du mois : quelques pépites de langue, de comm et autres réflexions sur les mots de notre époque.

Bienvenue dans cette première édition d’Accent grave (mais pas trop) ! Cette newsletter est pensée avant tout pour les professionnel·les de la comm, mais elle pourra aussi intéresser les curieux et curieuses, les mordu·es de langue française, les "littéraires" au sens très large. J’espère qu’elle vous plaira ! Très preneuse de vos retours 😉

Or donc, sans plus attendre, au sommaire ce vendredi :

  • Le mot du mois (bon ok, c’est un acronyme) : AI;DR

  • Secteur tech : storytellers are the new dev

  • “On se croirait dans un épisode de Black Mirror”

  • Peut-on critiquer son employeur sur LinkedIn ? 2 cas d’école

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Le mot du mois : AI;DR

Vous connaissiez (peut-être) : TL;DR pour “Too long; didn’t read, trop long, je n’ai pas lu. Quatre lettres sévères pour sanctionner un pâté de phrases indigeste. Ou (variante) pour introduire un très bref résumé dudit pâté.

Vous allez adorer AI;DR : “Rédigé avec l’Intelligence Artificielle ; je n’ai pas lu”. Des posts corporate creux aux résumés de réunion que personne ne lit, les LLMs génèrent des textes sans âme, sans aspérité, très souvent sans intérêt. Des mots qui sonnent curieusement vide.

Le pire, c’est dans le travail collaboratif : générer une “première version de travail” avec l’IA et la balancer telle quelle aux collègues, c’est se délester de la charge intellectuelle en leur refilant la patate chaude cognitive, car ce sera alors à elles et eux de lire, de soupirer, de chercher à comprendre ce qui ne va pas dans ce document synthétique qui a l’air bien mais qui au fond ne dit pas grand chose.

Je ne sais pas vous, mais j’ai bien envie d’adopter d’urgence ce AI;DR.

Pourquoi prendrait-on de notre temps pour lire un texte que personne n’a pris le temps d’écrire ?

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Secteur tech : storytellers are the new dev

And the new rois ou reines du pétrole.

Oui, vous avez bien lu : alors que le secteur tech connaît une crise du recrutement et des licenciements massifs depuis 2024, les géants du secteur recrutent des communicant·es et sont prêts à payer grassement leurs talents narratifs.

La journaliste Amanda Hoover s’en fait l’écho dans Business Insider : Netflix offre jusqu’à 775 000$ (pardon, sept cent soixante-quinze mille 😱) annuels pour un poste de Dir comm product & technology, Anthropic a triplé la taille de son équipe comm l’an dernier (80 personnes actuellement) et recrute encore… Même son de cloche dans le Wall Street Journal, où Katie Deighton remarque que les demandes de compétences en storytelling explosent dans les entreprises tech (Microsoft, Google, Notion…).

Personnellement, j’avais l’impression que la grande vague du storytelling s’était enlisée quelque part au début de la décennie 2020, le public en ayant marre des histoires à dormir debout, et les startupers s’étant lassé·es des gourous leur promettant la lune tout ça grâce à l’art de raconter des histoires inspirantes pour créer une connexion émotionnelle (👉 insérer ici lieu commun sur le fait que nos ancêtres préhistoriques racontaient des histoires autour du feu).

Intriguée, j’ai fouillé Indeed US. On remarque en effet quelques constantes. Chez les géants de la tech, les offres pour des postes stratégiques de communication sont :

  1. (très) nombreuses

  2. (très) bien payées

  3. la notion de narrative ou storytelling y est quasi omniprésente.

Voyez plutôt.

(pour donner un ordre d’idée, le salaire US médian est d’environ 85 000$)

  • Adobe, “AI Evangelist” ($148,900 - $271,500) : We’re looking for a dynamic AI Evangelist to lead Adobe’s artificial intelligence storytelling across the Americas region.

  • Open AI, Head of Business Communications ($387,000 - $430,000) : We’re looking for a seasoned communications leader to define and drive the story of how OpenAI helps businesses (…) and to set the communications strategy that brings that story to life.

  • OpenAI, Head of Infrastructure Communications ($387,000 - $430,000) : You will define how we tell the story of one of the largest AI infrastructure (…). You will own both the high-level strategic narrative and the deep technical translation of complex engineering work into clear, credible storytelling.”

  • Microsoft, Startups Content Marketing Lead ($106,400 - $222,600) : We’re looking for a senior content leader who can turn complex ideas into narratives.

  • Google, Communications Manager, Multi-platform ($165,000 - $245,000) : We are looking for communicators who know a great story when they see one and cannot wait to share narratives with journalists across multiple platforms.

Great story, inspiring narratives, credible storytelling.

Que penser de ce nouveau vocabulaire ? Quand les entreprises changent de mots pour écrire leurs fiches de poste, on peut y voir un simple effet de mode. On peut aussi y lire le signe que le problème à résoudre a changé de nature.

Au fond, il ne s’agit pas de contenu. Les boîtes tech ont déjà en leurs rangs moult créateurs et créatrices de contenus, expert·es en plateformes et en digital ads, responsables de comm interne et de relation presse… Chacun·e bidouille ses messages et ses contenus dans son coin, avec des objectifs différents. Ce qui manque, c’est un récit fédérateur pour relier le tout ensemble.

Dans un monde de contenus incessants, l’enjeu n’est pas de produire plus de contenus, mais plus de sens et de cohérence, en embrassant une vision 360 de l’entreprise.

Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas de s’asseoir autour du feu avec une côtelette de mammouth et de raconter une bonne histoire. On est sur un poste hautement stratégique, qui dépasse de loin les enjeux de comm, et requiert davantage des compétences business que littéraires. Car l’angle narratif choisi devra rendre compte de toutes les strates métiers, de toutes les décisions internes ; en retour, il aura une influence sur le branding, le produit, le positionnement, la communication des dirigeant·es, la marque employeur, l’expérience client·e…

Ce n’est plus un simple récit, c’est une architecture stratégique, une machine de guerre narrative pour gagner la bataille de l’influence.

Homère peut aller se brosser.

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“On se croirait dans un épisode de Black Mirror”

Élue phrase la plus lue sur LinkedIn en ce mois de février.

C’est simple, entre :

...

Accent grave (mais pas trop)

Par Solène Thomas

Bon gré mal gré, après un début de carrière dans l’enseignement et la recherche (Normale Sup et doctorat en lettres), Solène Thomas s’est retrouvée dans la comm. Aujourd’hui plume de dirigeant·es, elle met son amour de la langue et son œil aiguisé au service d’une réflexion sur l’actu, la comm et les médias.